19 juillet 2011

Leopold de Saxe-Cobourg, le choix pour un roi

Le 18 novembre 1830, peu après le début de la Révolution belge, l’indépendance est proclamée officiellement, même si celle-ci était effective depuis le 4 octobre 1830. A cette date un Congrès National avait déjà été mis en place, à la tête duquel fut placé, après trois tours de scrutin, le baron Erasme-Louis Surlet de Chockier. Le 19 novembre, 173 suffrages se portèrent en faveur d’une monarchie alors que seulement 17 voix s'élevèrent pour une république. Une monarchie constitutionnelle, représentative, avec un chef héréditaire, et dont est exclu perpétuellement tout membre de la Maison d'Orange-Nassau, précédente dynastie qui régna sur la Belgique de 1815 à 1830. Mais à une monarchie, il fallait un Roi. En l'espèce, c'était le Congrès National qui devait se prononcer par le vote afin d'élire un souverain. Cependant, la personne qui aurait été élue devait tout naturellement recueillir l’assentiment des grandes puissances.

Différentes familles nobles étaient bien ancrées en Belgique, et certains de leurs représentants s’étaient d’ailleurs illustrés durant la Révolution. L’une des plus illustres et qui avait donné deux figures aux événements de septembre 1830 était la Maison de Merode, avec les comtes Félix et Frédéric, dont le dernier avait été blessé mortellement aux combats. Néanmoins, ces familles nobles n’appartenaient pas à des familles souveraines et les puissances s’étaient exprimées sur le fait qu’elles verraient un tel acte avec autant de déplaisir que l’avènement d’une république.

Le nom du duc Auguste de Leuchtenberg (1810-1835) circula en janvier 1831. Il était le fils d’Eugène de Beauharnais, fils adoptif de l’empereur Napoléon, et de la princesse Augusta de Bavière. La France était opposée à cette candidature déposée par le baron de Stassart, qui, à l’heure de la Restauration rappelait le souvenir de l’épopée impériale. Face à la candidature de Leuchtenberg, se profila avec plus de chances celle du prince Louis d’Orléans (1814-1896), duc de Nemours, fils du roi Louis-Philippe Ier des Français. Cette candidature trouvait un certain soutien au sein de l’opinion publique, mais certains députés ainsi que les puissances voyaient d’un mauvais œil que le jeune fils du roi de France hérite d’un nouvel État qu’il aurait été très facile pour la France d’annexer. Louis-Philippe était par ailleurs très conscient de la réticence des puissances, avec en tête le Royaume-Uni. La candidature fut tout de même déposée par 52 membres du Congrès.

Un premier scrutin eut lieu le 3 février 1831 opposant le duc de Nemours, le duc de Leuchtenberg et l’archiduc Charles-Louis d’Autriche-Teschen (1771-1847). Ce dernier était le fils de l’empereur Léopold II d’Autriche et avait l’avantage d’être le dernier gouverneur général des Pays-Bas autrichiens. Au premier tour, sur 191 votants, 89 voix allèrent au duc de Nemours, 67 au duc de Leuchtenberg et 35 échurent à l’archiduc. La majorité absolue exigée étant de 96, les résultats imposaient un deuxième tour. Celui-ci fut réalisé avec 192 votants, déplaçant la majorité absolue de 96 à 97 voix. Les résultats étaient les suivants : 97 pour Nemours, 74 pour Leuchtenberg et 21 pour Charles-Louis. Le fils du roi des Français fut donc élu Roi des Belges et une délégation fut envoyée en direction de Paris pour offrir officiellement la couronne au jeune prince.

De gauche à droite : le duc de Nemours (1814-1896), le duc de Leuchtenberg (1810-1835)
 et l'archiduc Charles-Louis d'Autriche-Teschen (1771-1847)


Durant ce temps, des négociations eurent lieu entre le Royaume-Uni et la France, en la personne de Talleyrand. La France était consciente qu’accepter le trône belge pourrait nuire à la paix européenne. Dès lors un accord fut conclu : le duc de Nemours ne montera pas sur le trône et de son côté la puissance britannique rejettera la candidature bonapartiste de Leuchtenberg. Le 17 février 1831, au Palais Royal, le roi Louis-Philippe Ier refusa donc, au nom de son fils, la couronne qui était offerte par la délégation belge qui était composée du baron Surlet de Chockier, du comte Félix de Merode, du comte d'Aerschot, le marquis de Rodes, ainsi que Messieurs Lehon, de Brouckère, Gendebien, Barthélemy, Marlet et l'abbé Boucqueau de Villeraie.

17 février 1831, au Palais-Royal (Paris)
(peinture de Nicolas Gosse, 1836)

Tout était à refaire. D’autres noms, moins plébiscités, avaient circulèrent : le prince Ferdinand de Savoie (1822-1855), duc de Gênes, fils de Charles-Albert de Savoie (futur roi de Sardaigne) ; le prince Charles-Ferdinand de Bourbon-Siciles (1811-1862), prince de Capoue, fils du roi François Ier des Deux-Siciles ; le prince Jean de Saxe (1801-1873), fils de Maximilien de Saxe et qui régnera de 1854 à 1873 sur la Saxe ; ainsi que le prince Othon de Bavière (1815-1867), fils du roi Louis Ier de Bavière et qui deviendra en 1833 le premier roi de la Grèce moderne. Finalement ce furent les candidatures de Charles-Ferdinand de Bourbon des Deux-Siciles, du prince Jean de Saxe et du prince Othon de Bavière qui furent réexaminées.

Charles-Ferdinand, candidature du ministre de France à Bruxelles, était soutenu par la France du bout des lèvres : neveu de la reine Marie-Amélie, née princesse de Bourbon-Siciles, il était également l’oncle du comte de Chambord, prétendant légitimiste au trône de France. Cependant, la candidature avait peu de chance d’aboutir car la Maison auquel le prince appartenait était considérée alors comme l’une des plus réactionnaires d’Europe. Le prince Othon, lui, convenait à l’Allemagne ainsi qu’au Royaume-Uni. Officieusement, il s’agissait également de la carte du roi Louis-Philippe qui voyait déjà une alliance matrimoniale entre ce prince bavarois et l'une de ses filles. Mais l’opinion publique n’appréciait pas ce choix. Dans cette confusion, le prince Frédéric d’Orange-Nassau (1797-1881), second fils du roi Guillaume Ier des Pays-Bas, fit savoir qu’il était prêt à ceindre la couronne belge. Ce prince avait commandé les troupes envoyées par son père à Bruxelles pour calmer les insurgés. La candidature fut d'ailleurs déposée par le député d’Ostende et fit grand bruit au sein du gouvernement provisoire.

De gauche à droite : le prince Charles-Ferdinand de Bourbon-Siciles (1811-1862), le prince Jean de Saxe (1801-1873), le prince Othon de Bavière (1815-1867) et le prince Frédéric d'Orange-Nassau (1797-1881)

Dans cette cacophonie, Paul Delvaux évoqua pour la première fois la personne de Léopold de Saxe-Cobourg et rappela ensuite la candidature du duc de Leuchtenberg. Ce dernier choisit cependant de se désister. Peu à peu, les partisans du prince d’Orange augmentèrent, et on avait déjà eu à réprimer une conspiration orangiste à Gand. Dès lors, le 23 février 1831, le Congrès avec 112 voix pour et 12 voix contre installa une régence provisoire. Elle est dévolue au baron Erasme-Louis Surlet de Chockier, un libéral, élu avec 108 suffrages sur un total de 157, qui fut préféré au comte Félix de Merode.

La candidature du prince Léopold de Saxe-Cobourg apparut alors comme celle qui apportait le plus de garanties. Candidat avancé par le Royaume-Uni, il convenait à la Russie, à l’Autriche, à la Prusse et Talleyrand défendit sa personne auprès de Louis-Philippe. Le 20 avril 1831, une mission belge, composée de quatre membres du Congrès, est envoyée à Londres à la rencontre du candidat idéal. Lors d’une entrevue à Marlborough House, Léopold et le baron Stockmar, un fidèle, reçurent la délégation. Le prince anglo-allemand sembla accepter l’offre qui lui était faite mais demanda que la question des frontières soit réglée tout comme celle de la dette.
Morceau de la proposition faite par les membres de
Congrès de la candidature du prince Léopold
"pour Roi de la Belgique" datant du 25 mai 1831.
Ce document porte la signature de tous les députés
qui patronnèrent cette candidature. Ce document (ainsi
que la deuxième partie) a échappé de peu aux flammes
lors de l'incendie du Palais de la Nation en 1883

© Archives Générales du Royaume

Il déclarait alors : « Pour que mon élection soit possible, et qu’elle soit utile à votre cause, il faut qu’elle emporte la solution de vos difficultés territoriales et financières ; il faut que la Belgique et son roi puissent être reconnus par l’Europe. Je ne saurais accepter la souveraineté d’un État dont le territoire serait contesté par toutes les puissances ; ce serait, sans profit pour vous, me constituer, en mettant le pied sur le sol belge, en hostilité avec tout le monde.

Toute mon ambition est de faire le bonheur de mes semblables. Dès ma jeunesse, je me suis trouvé dans des positions si singulières et si difficiles, que j’ai appris à ne considérer le pouvoir que sous un point de vue philosophique ; je ne l’ai désiré que pour faire le bien, et un bien qui reste. Si certaines difficultés politiques, qui me semblaient s’opposer à l’indépendance de la Grèce, n’avaient surgi, je me trouverais maintenant dans ce pays ; et cependant je me dissimulais pas quels auraient été les embarras de ma position. Je sens combien il est désirable pour la Belgique d’avoir un chef le plus tôt possible ; la pais de l’Europe y est même intéressée.
»

Le 4 juin 1831, Léopold est élu Roi des Belges avec 152 voix pour et 43 voix contre. Alors qu’une délégation, avec à sa tête Adrien de Gerlache, fut chargée de remettre le décret d’élection au prince à Londres, Devaux et Nothomb négocièrent à la Conférence de Londres quant aux limites géographiques du nouvel État, aboutissant à la conclusion du traité des XVIII articles le 9 juillet.

Billet de vote de Jean Baptiste Nothomb
© Archives du Congrès National à la Chambre des Représentants

Le 16 juillet, Léopold est informé de la précédente adoption à la Conférence qui correspondait à ses attentes. Il embarqua donc le jour même vers Calais, accompagné de Jules Van Praet, qui deviendra l’un de ses plus proches collaborateurs, de son aide de camp Sir Henry Seton (qui retournera par lui suite au Royaume-Uni) et de dix serviteurs. Il posa son pied sur le sol belge le 17 juillet à La Panne et passa ensuite par les villes de Furnes, Ostende, Bruges, Gand et Alost. Le 19 juillet 1831, le presque roi Léopold entra à Bruxelles à 22h30. Il fut reçu par le régent, son gouvernement et les membres du Congrès. La prochaine étape se déroula le 21 juillet : Léopold prêta serment et devint le premier Roi des Belges. 

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