15 août 2020

La tradition funéraire de l'obiit et la famille royale belge

La pratique funéraire de l'obiit (parfois également orthographié « obÿt ») est très ancienne. Selon Stefan Crick (« Funerair erfgoed: obiits en rouwgebruiken bij adel », PDF en ligne), cette tradition remonterait à l'époque chevaleresque. En effet, dans le cortège funèbre d'un chevalier, des membres de la famille étaient amenés à porter plusieurs de ses attributs : bouclier, heaume, épée, gants, éperons, ou encore cotte d'armes. Après le service funèbre dans l'église, ces éléments étaient suspendus au dessus de la tombe du défunt chevalier. Au fil du temps, avec le développement de l'héraldique, ces éléments directement liés au défunt ont été remplacés par une évocation héraldique.



Ainsi serait né l'obiit. Mais que signifie ce terme ? Il peut littéralement être traduit comme « est mort » ou « mourut » et il provient du verbe latin obire. Selon le dictionnaire de référence latin-français du philologue Félix Gaffiot, le verbe obire signifie « aller devant ». Au sujet de cette traduction, Jean Marie Desbois précise ceci : « Mais aller au-devant de quoi ? Vers un endroit éloigné. Le soleil obit (3e personne du présent de l'indicatif), il va « au-devant du bout », à l'horizon, à l’extrémité des choses. Il meurt, pourrait-on dire alors. Ainsi, le sens que nous retenons de nos jours à obire est clair, dès lors qu'il s'applique aux humains. Un homme qui obit, c'est un homme qui va devant l'horizon de sa vie, qui disparaît derrière la ligne de son âge, qui se couche comme le soleil du soir. Obire, c'est « s'en aller », quitter la scène du monde comme l'acteur d'un théâtre. Vision poétique de la mort qui était celle des auteurs latins de l'Antiquité » (« « Obiit », que signifie ce terme ? », Géné Provencearticle en ligne du 20/12/2014).

Cortège funèbre de la princesse Charlotte de Belgique (1840-1927), impératrice du Mexique


L'obiit est un panneau de bois peint de forme quadrangulaire, toujours présenté sur pointe. Les armoiries du défunt y sont représentées. La date du décès est souvent inscrite, parfois également la date de naissance. Le fond est sombre, souvent de couleur noire, bien que les obiits réservés aux demoiselles mortes jeunes et célibataires avaient un fond blanc. Au Royaume-Uni, les obiits peuvent être divisés verticalement avec un fond noir et un fond blanc. En effet, si le fond noir se trouve à gauche, alors cela signifie que le mari est mort, laissant une veuve. Si le fond noir se trouve à droite, cela signifie que la femme du mari est décédée, laissant un veuf. 

Chapelle ardente au Palais de Bruxelles après le décès du roi Albert Ier en 1934


Sous l'Ancien Régime, quand un seigneur venait à mourir, un obiit était déposé dans chaque église de sa seigneurie. Ces éléments héraldiques s'intégraient à des célébrations funèbres bien plus élaborées et complexes que les funérailles contemporaines. Ces obiits n'étaient pas forcément destinés à durer dans le temps. En effet, ils étaient placés devant les candélabres durant les messes célébrées le jour anniversaire du défunt. Bien plus tard, un obiit était installé dans une église avec laquelle le défunt avait un lien particulier, ou alors ramené au château familial.

Funérailles de la reine Astrid en 1935


La famille royale belge, à l'instar de nombreuses familles nobles, a perpétué cette tradition. Le visiteur qui se rend dans l'église Saint-Jacques-sur-Coudenberg, proche du palais de Bruxelles, peut d'ailleurs admirer à droite du chœur, dans l'autel de Saint Jean Népomucène, les obiits des rois Léopold Ier (1790-1865), Léopold II (1835-1909), Albert Ier (1875-1934), Léopold III (1901-1983) et Baudouin (1930-1993), sans oublier celui du prince-régent Charles (1903-1983). Cette église n'est pas officiellement la paroisse royale mais l'édifice, agrémenté d'une loge royale et dont un passage discret la relie directement aux jardins du palais, est intimement lié à la famille royale. En effet, le roi Léopold Ier prêta serment sur les marches de l'église le 21 juillet 1831. Plusieurs baptêmes ou funérailles de membres de la famille royale s'y sont déroulés. Ceci explique donc la présence de ces obiits dans l'édifice religieux. 

Obiit du roi Léopold Ier, décédé le 10 décembre 1865
Photo : Valentin Dupont / tous droits réservés

Obiit du roi Léopold II, décédé le 17 décembre 1909
Photo : Valentin Dupont / tous droits réservés

Obiit du roi Albert Ier, décédé le 17 février 1934
Photo : Valentin Dupont / tous droits réservés

Obiit du prince-régent Charles, comte de Flandre, décédé le 1er juin 1983
Photo : Valentin Dupont / tous droits réservés

Obiit du roi Léopold III, décédé le 25 septembre 1983
Photo : Valentin Dupont / tous droits réservés

Obiit du roi Baudouin, décédé le 31 juillet 1993
Photo : Valentin Dupont / tous droits réservés


Sur l'une des colonnes de la nef se trouvent les obiits du prince Philippe (1837-1905), comte de Flandre, et de son épouse, née princesse Marie de Hohenzollern-Sigmaringen (1845-1912), les parents du roi Albert Ier. Habitant le palais de la Régence tout proche, ils assistaient régulièrement à des offices dans cette église et leurs funérailles s'y déroulèrent. En dehors, des obiits des souverains belges et du prince-régent Charles, ce sont les deux seuls autres obiits aujourd'hui exposés. Les obiits qui ont réalisés pour d'autres membres de la famille royale sont quant à eux conservés dans les greniers du palais de Bruxelles. 

Obiits du prince Philippe, décédé le 17 novembre 1905 (haut) et
de la princesse Marie, décédée le 26 novembre 1912 (bas)
Photo : Valentin Dupont / tous droits réservés


Photo : Olivier Polet / tous droits réservés
(Photographie issue de l'ouvrage Aux marches du Palais paru en 2002 chez 
La Renaissance du livre)


Obiit de la reine Elisabeth (1965)
Jusqu'en 1965 et le décès de la reine Elisabeth, l'obiit était directement associé aux célébrations funèbres des membres de la famille royale. Cet élément était souvent placé devant le catafalque lors des funérailles du défunt et parfois également exposé dans la chapelle ardente. Lors des funérailles de la reine Astrid en 1935 et de la reine Elisabeth en 1965 célébrées en la cathédrale des Saints-Michel-et-Gudule, ou pour la chapelle ardente installée au palais de Bruxelles en hommage au roi Albert Ier en 1934, des photographies d'époque montrent que d'autres panneaux, assez similaires dans leurs formes à l'obiit, étaient placés devant des candélabres. 

Après 1965, des obiits ont été réalisés pour le roi Léopold III et le prince-régent Charles en 1983 puis pour le roi Baudouin en 1993. Ces obiits n'ont cependant pas été associés aux funérailles ou utilisés dans la chapelle ardente, bien que placés par la suite, comme de tradition, en l'église Saint-Jacques-sur-Coudenberg. Puisque ces élément ne sont plus désormais associés directement aux cérémonies funèbres d'un défunt de la famille royale et que seuls les obiits des anciens souverains ou régent sont exposés après les funérailles, nous pouvons légitimement supposer que des obiits n'ont pas été réalisés suite au décès de la princesse Lilian en 2002, du prince Alexandre en 2009 et de la reine Fabiola en 2014. 

Funérailles de la reine Elisabeth en 1965



Cette tradition reste aujourd'hui plus ou moins vivace dans les grandes familles de la noblesse belge. A cet égard, l'artiste-peinte, héraldiste et généalogiste Olivier Nolet de Brauwere précise : « La tradition sommeille un peu actuellement mais elle peut reprendre à tout moment, personne ne sait pourquoi, ça fonctionne par vagues. Ce sont surtout les familles titrées qui font le démarche, mais aussi des gens qui tiennent à rendre hommage à un disparu, ou qui s'y prennent à l'avance pour être certain que ce sera réalisé dans les règles de l'art ». En 2008, le chef du cabinet du Roi prit contact avec lui. Le Palais, transmettant la documentation nécessaire, le chargea de réaliser l'obiit du comte Patrick d'Udekem d'Acoz (1936-2008), le père de la reine Mathilde (voir ci-contre). Le projet qu'il remit fut approuvé par la famille. Olivier Nolet de Brauwere eut très peu de temps pour réaliser cet obiit : ce travail lui prit une soixantaine d'heures et il ne dormit que quatre heures en trois jours !

Cette tradition funéraire n'a pas été reprise par la famille grand-ducale luxembourgeoise. Notons cependant qu'un obiit a été réalisé pour la princesse Alix de Luxembourg (1929-2019), veuve du prince belge Antoine de Ligne. Cette famille continue de respecter cette tradition et l'obiit de la sœur du grand-duc Jean fut porté par deux de ses petits-enfants du château de Beloeil jusqu'à l'église toute proche. Par ailleurs, des obiits ont également été réalisés pour les parents de la grande-duchesse héritière Stéphanie, le comte Philippe de Lannoy (1922-2019) et son épouse née Alix della Faille de Leverghem (1941-2012). Ces obiits étaient portés en tête du cortège funèbre lors de leurs funérailles célébrées à Anvaing.

Obiit de la princesse douairière de Ligne,
née princesse Alix de Luxembourg, décédé le 11 février 2019
Photo : Valentin Dupont / tous droits réservés


Funérailles du comte Philippe de Lannoy à Anvaing en 2019
Photo : Notélé (capture d'image)

Merci à Olivier Nolet de Brauwere pour son aide apportée dans la préparation de cet article et à Olivier Polet qui a autorisé l’utilisation d'une de ses photographies.